
En dépit d'un premier jour mitigé, je n'avais pas renoncé à ma dose de chignons et de samurai. Si le Fukagawa Edo Museum était fermé, l'Edo Tokyo Museum était quant à lui toujours ouvert. L'édifice, énorme, ressemble de l'extérieur à une base Transformers qui essaye de se camoufler en maison sur pilotis. Le bâtiment s'élève sur sept étages, mais seulement quelques-uns sont utilisés. Le second correspond à un escalator interminable, le 4e sert au stockage des pièces exposées, et le 7e n'est qu'une cafétéria.
L'Edo Tokyo Museum est pourtant impressionnant par son envergure et sa superficie, dès lors qu'on pénètre dans le hall d'exposition par le 6e étage. On traverse un pont de bois de type traditionnel, qui surplombe des reconstitutions de maisons médiévales et modernes. Le musée ne se concentre en effet pas seulement sur la période Edo-Japon féodal, mais également sur toute la croissance du pays à l'ère Meiji et son ouverture vers l'occident.
La muséologie est superbe, composée de nombreuses maquettes très détaillées, de dioramas précis et de schémas explicatifs qui permettent de comprendre l'architecture japonaise. Les cartouches qui décrivent chaque pièce sont en revanche très succincts, se contentant de traduite le titre ou seulement certains textes nécessaires. Le reste doit être apprivoisé et assimilé selon les bases culturelles qu'on possède déjà.
En cela, le musée est très accessible pour le public japonais, car très pédagogue, démonstratif, il regorge de reconstitutions et d'installations qu'on peut visiter à condition d'enlever ses chaussures. Pour l'occidental de base, par contre, il possède des zones d'ombre impénétrables parce que non-documentées.
La déambulation dans le musée est agréable sous un plafond très haut, des couloirs larges bordés de sièges confortables pour agoniser en paix avant de repartir. Ce qui dérange, en fin de compte, c'est la manière dont est traitée la partie moderne de la collection.
Profondément nostalgique d'un temps plus simple, elle parle d'occidentalisation, de progrès techniques, d'une mutation de la culture avec l'arrivée du cinéma américain, des voitures étrangères, d'un mode de vie nouveau pour l'archipel. La révolution industrielle et les rares tumultes de la vie politique y sont abordés, alors que toute la période de la guerre du Pacifique est étrangement esquivée.
On parle de l'évacuation des enfants dans les écoles, de l'effort de guerre, mais les rapports avec la Corée ou la Chine sons passés sous silence, probablement pour ne pas titiller les nationalistes et les révisionnistes. L'Edo Tokyo Museum regarde ailleurs, en ne couvrant que les avancées positives du pays, sans parler avec franchise ou recul des choix désastreux qu'il a faits.
En me laissant porter par l'escalator de sortir, des personnages d'estampes modernes jalonnaient les murs du couloir. Des costumes belle époque, colorés, aimables. Les reliquats d'une période que le Japon regrette sans parvenir à articuler ses autres regrets.
L'Edo Tokyo Museum est symptomatique du Japon actuel, fier de son histoire lointaine et de sa grandeur passée, mais partagé sur son histoire moderne, moins glorieuse. Il est représentatif de cette attitude locale, où l'on préfère ne pas dire pour ne pas vexer.
Ou ne pas se souvenir.
De Eva, posté le 08.08.09 à 11:40 
Article très intéressant .Attention aux coquilles...Normal que les Japonais veuillent occulter une période ni glorieuse ni heureuse de leur passé et qui a encore des répercussions sur le présent.Ils préfèrent résolument se consacrer à l'avenir.Bon courage pour la suite.
De Aymar, posté le 08.08.09 à 14:45 
Excellent article!!!! Merci de partager ca Derek :)
Eva, je pense que la perception de Derek est plus pertinente, et que laisser des elements en suspens est un choix pour eviter la polemique plus que pour ce tourner vers l'avenir. Si il est un peuple au monde qui continue de faire vivre ses traditions, tout en developant une industrie de pointe, c'est bien le peuple japonais ;)
De RadicalDreamer, posté le 10.08.09 à 23:03 
Des mois que je ne suis pas passé ici, mais je ne pouvais pas ne pas poster en tombant sur cet article ! Je reviens justement d'un mois au Japon avec ma belle, et nous sommes passés il y a quelques jours au musée Edo Tokyo de Ryogoku ! Hélas on a pas eu la chance d'avoir un guide avec qui échanger de vive voix ce qui aurait été bien plus intéressant (mauvais horaires), mais c'est vrai que pour ce qui est de l'histoire plus moderne du japon, même constat flagrant, il y a beaucoup de choses qui sont passées sous silence. J'ai souris devant certains textes évasifs et politiquement corrects (et aussi devant la mitrailleuse de B29 brandie pendant la guerre comme trophée dans les écoles, puis enterrée après la défaite, avant d'être déterrée des années plus tard pendant la construction d'un parc) ! Seulement c'est bien vrai qu'il y a eu beaucoup d'horreurs commises par le Japon, notamment durant ce dernier siècle, et si chacun raconte sa version de l'histoire, le Japon ne fait pas exception à la règle en évitant certains points sensibles (il n'y a aucune excuse pour ce qu'il a pu se passer dans l'histoire, mais si l'on ne se penche pas plus sur le sujet on passe à travers certains faits, et on constate que le monde n'est ni tout blanc, ni tout noir...)
En tout cas, c'est un musée vraiment très agréable a visiter, à prendre son temps, et le fait d'avoir des maquettes plus accessibles au public (possibilité de manipuler,...) le rend plus intéressant encore. L'adoption des cultures occidentales après l'ouverture du japon m'a vraiment surpris en tout cas (voire effrayé, en voyant Ginza de l'époque, on se croyait vraiment au farwest, très déroutant)
Ps : je suis surpris que tu n'aie pas parlé de l'entrée du musée, semblable à une demi molle de Spiderman géant... non ? ^^