
Un autre jour, une autre secousse. Pas une mince vibration de RER B comme celle d'hier, plutôt la fin d'une onde née sur la côte japonaise dont on parlera dans les journaux nationaux. Les murs ont tremblé, les voisins se sont agités, le distributeur en bas de l'auberge n'avait plus d'Asahi. C'était la fin du monde.
Réveillé depuis 5 heures du matin, j'attends patiemment que la station d'Asakusa ouvre pour prendre les premiers métros vers Shinjuku. Je dois renouer avec un quartier que j'avais particulièrement aimé lors de mon premier voyage. Kabukicho et moi-même avions beaucoup à nous dire.
Conçu pour accueillir les théâtres populaires de Tokyo, Kabukicho, littéralement quartier du kabuki, est devenu célèbre pour d'autres raisons moins culturelles. Les bars, les restaurants, les salles de jeu et les clubs privés s'y sont multiplié en quelques années, développant un microcosme particulier et une faune tout aussi particulière. Les Yakuza, les hôtesses, les rabatteurs se côtoient en voisins, donnant au lieu son identité sulfureuse et sordide.
Kabukicho respire la nuit, fréquenté par des papillons que les lanternes électriques attirent. Les écolières discutent devant le bowling pendant que les hosts prennent leur pause clope à l'entrée d'un parking, les touristes se laissent tenter par un massage.
C'est pourtant Kabukicho le matin qui m'a séduit. Ce matin où les hosts aux yeux cernés rentrent chez eux avec leur beau costume bien rangé dans une housse, où nos touristes sortent d'un love hotel après leur fameux massage. Les taxis quadrillent les rues et redistribuent les noctambules épuisés chez eux.
A proximité, le temple Hanazono, où l'on peut croiser des yakuza et des patrons de bar venus prier pour la réussite de leur entreprise.
L'endroit est presque trop calme, quand on sait qu'à un demi-bloc, des hôtesses habillées en lycéennes commencent déjà à distribuer des tracts. Une tâche qu'elles font avec plus ou moins d'entrain, puisque les Hosts du rade voisin sont venu leur tenir compagnie, pour discuter, ou plutôt parce que leur crémerie est en plein soleil.
Il est à peine 8 heures mais le soleil frappe de toutes ses forces sur ma nuque et sur celles des passants qui se cachent dans l'ombre d'un poteau le temps que le feu passe au vert.

La salle de Pachinko Passage est déjà assiégée par les fidèles, des accros qui iront dès l'ouverture claquer leurs économies du mois sur les machines à sous. Ils font la queue, en silence, le nez collé à leur DS ou leur portable, pour égrener les minutes au rythme des billes qui cliquettent dans leur tête.
En deux ans, la Grand-Place de Kabukicho a changé. Les sans abris qui vivaient auparavant dans le parc Ohkubo dorment à même le dallage de l'esplanade. A une poignée de mètres cohabitent les chômeurs résignés et les travailleurs du matin, ceux qui remplissent les caves des bars et les frigos des restaurants.
La fumée de leurs cigarettes s'évanouit au-dessus des immeubles recouverts de miroirs, des devantures surchargées des hôtels de passe. Les matelas imbibés de la sueur des couples intérimaires pendent aux fenêtres et contemplent les livreurs se presser avec leurs diables.
Le Batting Center vient d'ouvrir. Un couple d'hôtesses fait une partie de Taiko no Tatsujin pendant que leurs collègues transpirent sur leurs premiers homeruns de la journée. D'ici quelques heures, ils seront tous redevenus des gravures de mode formatées au teint lisse, des fantasmes inaccessibles et hors de prix qui accompagnent chaque verre d'un rire faux.
Kabukicho est malgré tout devenu le quartier du théâtre populaire, une scène d'une vingtaine de blocs où se joue chaque soir la comédie humaine. Et ses matins sont ses coulisses.
De Galoo, posté le 12.08.09 à 10:19 
Bien écrit et jolie conclusion. Ca donne envie d'aller voir le coin...
De bouboule, posté le 12.08.09 à 11:24 
C'est dommage que les cartes postales qui accompagnent le texte soient aussi peu synchrones avec celui-ci...
Perso, j'aurais aimé voir du tatouage et de la mèche grasse de yakuza qui émerge, les matelas imbibés d'amour dont tu parles, etc.
Mais bon... c'est très sympa quand même.
De Nelson, posté le 12.08.09 à 11:53 
Atmosphère bien décrite.On s'y croirait...mais un yakuza ,ça n'aime peut-être pas être pris en photo...
De Banania, posté le 12.08.09 à 11:54 
Tu as un vrai talent pour raconter ce voyage, ça ne parle pas de jeu vidéo ou si peu, mais c'est pour le mieux.
De Boulez, posté le 12.08.09 à 12:16 
Et tu as fait le Golden Gai ? Juste derrière Kabukicho.... Micro village complètement décalé qui est resté bloqué dans les 70s... bars clando, cabanes à vices, repère de bandits apatrides... un mini monde tellement différent... Sinon bravo pour les chroniques ! Bon voyage
De Aymar, posté le 12.08.09 à 12:51 
J'exige la publication d'un carnet de voyage! :)
Et ouais, je suis comme ca!
De adnstep, posté le 12.08.09 à 18:50 
C'est pas encore Albert Londres, mais c'est un plaisir de suivre ce récit.