Dereck in Japan : Jour 12 - Tadatsu

Des tongs en plastique transparent premier prix, un pantalon de costume retroussé aux genoux et serré à la taille par une ficelle, une chemise blanche râpée mais fraîche de la laverie. Tadatsu est un clochard modèle d'Ueno. La peau brune de son crâne dégarni se plisse à chaque fin de phrase, ses mains se croisent et se décroisent au gré des mots, sur les poignées d'un sac contenant deux onigiri et une briquette de saké.
J'étais en reconnaissance photo dans le parc d'Ueno lorsque Tadatsu m'a interpellé devant la porte qui menait au Tōshōgū, un temple dédié à Ieyasu Tokugawa. J'avais pris une pause pour changer les réglages ISO du prochain cliché, et c'est en relevant la tête que le contact visuel s'est fait, involontairement.
"Ne perdez pas votre temps, c'est en travaux là-bas, vous savez."
Tadatsu s'était adressé à moi en anglais, un anglais au fort accent japonais qu'il entrecoupait de "à mon avis, vous savez" en guise de ponctuation. Le Tōshōgū était en effet en travaux, j'avais voulu le visiter la veille. Comme pour le Senso-Ji, une grande bâche recouvrait l'édifice, sauf que cette fois, les ingénieurs avaient imprimé un grand trompe-l'œil sur la toile pour que de loin, les visiteurs aient l'impression que rien n'avait changé.
"Vous venez d'où comme ça ?"
La conversation était lancée. Ou plutôt une réflexion à voix haute, le monologue d'un vieil homme que personne n'écoute et qui voulait vider son sac à un étranger. Tadatsu me parla pendant presque trois quarts d'heures, et il aurait pu continuer encore plus longtemps, si je n'avais pas eu un train à prendre pour Kyoto.
Il parla de tout ce qui lui passait par la tête, de l'histoire du Tōshōgū, du démon du Pachinko, du maïs grillé qu'on vend sur les stands autour du lac. Des sujets légers, un échauffement avant de parler de ce qui l'inquiétait vraiment. Tadatsu avait connu la bombe et l'occupation, il avait appris l'anglais à l'école comme un cadeau et pas comme une humiliation, il avait connu l'âge d'or des entreprises électroniques, puis la crise économique. Et il se désolait en voyant ce qu'était devenu son pays.
"Tu vois, c'est bien que tu parles aux vieux comme moi, que tu écoutes même quand on dit des choses pas importantes. C'est bien de parler, de communiquer. Pas seulement avec les vieux, mais de vraiment communiquer. Tu sais, les jeunes, ils ont leurs téléphones, internet, mais ils parlent en restant seuls avec leurs machines, et quand ils sont face à face, on dirait des muets qui se font des signes !
Tadatsu mime alors quelqu'un qui envoie un texto, puis une volute de fumée qui s'échappe de l'écran de portable imaginaire.
"Une aptitude à communiquer, c'est ce qu'on doit développer au Japon. Parce qu'on sait même plus se parler entre nous, entre générations et entre sexes."
Un couple passe à notre hauteur, deux occidentaux typiques. Bien cuit sur les bords, blond-roux, lunettes de soleil et Biafine sur le nez. Tadatsu les regarde se diriger vers le temple en se grattant le mollet. Il reprend en me regardant de côté.
"Je me demande pourquoi l'Asie et l'Occident sont encore séparés. Pourquoi on ne se mélange pas ? On a les avions, les bateaux, mais une fois que les étrangers sont ici, on a l'impression que quelque chose les garde sur la frontière. Avec les américains, on avait une opportunité qu'on n'a pas saisie. Quand j'étais jeune, j'avais une petite amie, elle m'a quitté pour un américain. Et bien j'aimerais que ça arrive à tout le monde ici, que vous les occidentaux vous repartiez avec nos femmes, pour qu'on aille chercher nos femmes ailleurs dans le monde !"
Depuis le temps qu'on discute, mon appareil photo n'en peut plus d'attendre et se met en veille. Le bruit de l'objectif qui se rétracte attire l'attention de Tadatsu qui enchaîne.
"C'est ça la différence entre vous et nous. Quand vous venez ici, vous prenez des photos, mais vous lisez tous les panneaux, même ceux qui ne servent à rien, genre celui-là qui parle des papiers gras. Vous êtes curieux. Nous, quand on va à l'étranger, on ne fait que prendre des photos, on fige ce qu'on voit pour se faire des souvenirs, mais on ne retient rien de l'histoire ou de la culture du pays qu'on visite. Tout le japon est devenu comme ça, il pense qu'il se suffit à lui-même, il n'est pas curieux. S'il continue, sa culture va mourir, mais personne ne viendra la reconstruire comme pour le temple là-bas."
Il regarde alors dans son sac pour en sortir une des deux boulettes de riz. Il la contemple, comme s'il allait la manger à travers l'emballage, la fait tourner dans sa main, puis la repose à sa place. Je profite de la respiration pour lui dire que j'admire son anglais, qu'il le parle beaucoup mieux que tous les jeunes que j'ai croisés, dont les employés d'accueil aux musées ou dans les magasins. La remarque le fait rire et il se frotte le crâne, un peu gêné le temps de reprendre sa contenance.
"L'anglais, c'est 100% okay. Mais les jeunes ne parlent pas anglais, ils sortent des mots anglais pour se donner un genre, sans savoir le parler. On ne communique pas seulement avec des "Happy", "Love" ou "Smile"... Tu me dis que plus de vieux que de jeunes parlent anglais, et moi je te dis que c'est parce que les professeurs ont changé. Avant on n'avait pas vraiment le choix et on apprenait la langue, maintenant on fait apprendre un livre de langue. C'est comme apprendre une blague sans savoir pourquoi elle est drôle ! C'est formidable quand même, on envoie nos étudiants en Amérique, on envoie nos joueurs de base-ball aux Etats-Unis, on en est très fier, mais on n'arrive pas à se débarrasser de cette rancune envers eux, ni à les accepter quand ils viennent en touristes."
Il fait une autre pause. Ses mains triturent le sac plastique pour y faire un nœud. Il soupire en secouant la tête avant de reprendre.
"Tu veux que je te dise, on n'a rien appris. La bombe ne nous a rien appris. Tu regardes les jeunes, tu regardes les partis politiques, ils n'ont rien appris. C'est pas comme ça qu'on va réunir l'Asie et l'Occident. Moi je dis, va parler aux filles, et ramènes-en une chez toi !"
On se sépare sur des rires et des excuses. Je dois prendre le Shinkansen Hikari pour Kyoto dans moins de deux heures et ma valise n'est pas faite. Pas le temps de tirer le portrait de Tadatsu, dont je n'aurais d'ailleurs jamais su le nom si je ne lui avais pas dit le mien. Une poignée de main, et il me tourne le dos, s'engage dans l'allée pour disparaître derrière un arbuste où se trouve sa tente.
Pas le temps de le prendre en photo. Je n'aurai que son dos et ses mains pour illustrer cette discussion étrange sur l'allée du Tōshōgū. Je n'arrive pas encore à trier, à savoir si j'ai assisté au radotage d'un clochard désabusé, ou à la sagesse de Diogène. Sans travail, sans statut social, Tadatsu vit en marge d'une société qu'il observe pourtant avec attention. Et son opinion, marquée par l'histoire, montre une clairvoyance du présent que les discours de campagne diffusés à la télévision ne font qu'effleurer.
Satoshi Kon avec Tokyo Godfathers ou Naoki Urasawa avec 20th Century Boys ont tenté de le souffler à leurs contemporains : Ces vieux clochards, à cause ou grâce à leur retrait de la société, ont le recul nécessaire pour voir où va le Japon.
Que le Japon daigne écouter reposera, comme me l'a dit quelqu'un, sur son aptitude à communiquer.
Commentaires
De Pitoum, posté le 18.08.09 à 08:26 
Juste salvateur. Bravo. Merci.
De william, posté le 18.08.09 à 10:47 
Certainement plus proche de Diogène que du radoteur ce sage Tadatsu... Excellent article qui fait réfléchir.
De MMoi, posté le 18.08.09 à 13:23 
He bah putain ! Magnifique article, et je crois pas te l'avoir deja dit (et tu t'en fous certainement). Merci pour ce joli moment...
De Ptival, posté le 18.08.09 à 13:26 
Belle et intéressante rencontre.
De Flyer, posté le 18.08.09 à 14:33 
C'est incroyable, les clochards d'Ueno c'est des vrais philosophes.. Perso j'etais tombe sur Hideo Asano, clodo poète écrivain (on trouve ses livres sur amazon) blogueur et sans abri, qui m'avait tenu un discours assez semblable.. Juste wow, en fait.
De Yanko, posté le 18.08.09 à 17:31 
La morale de tout ça, c'est que tu dois nous ramener une petite Mousmé ! Yaka...
De Odradek, posté le 18.08.09 à 18:29 
Beaucoup de clochards du coin (Asakusa, Uneo en tout cas) sont souvent cultivés et aussi trés agés, d'après ce que j'ai compris la plupart d'entre-eux avaient un travail puis leur retraite n'a pas suffit, personne ne s'est soucié de leur sort malgré une vie de travail et le gouvernement s'en contrefiche, n'arrivant plus à se loger à Tokyo (loyer horriblement cher) ils se sont retrouvés dehors.. Taro Aso, l'actuel premier ministre, avait d'ailleurs tenu des propos odieux du type : "c'est gens ont ils vraiment envie de s'en sortir ?", alors que la moyenne d'age de ces clochards tournent autour de 70 ans... Il y a heureusement quelques associations qui s'occupe d'eux, mais c'est trés insuffisant.. On verra si le partie democrate gagne, il y a peut-être un espoir de changement pour ces gens qui ont suffisement sué à faire du Japon la puissance économique qu'il est devenu, pour qu'on s'occupe à présent de leur sort.
De adnstep, posté le 18.08.09 à 20:45 
Merci Dereck.
De Aeternam-Nivis, posté le 19.08.09 à 07:14 
Trés touchant
De La tangente, posté le 24.08.09 à 21:57 
Une autre représentation des SDF dans la fiction japonaise se trouve dans les premiers tomes de Ki-Ichi du toujours brillant Hideki Arai (chez Delcourt - du même auteur, lire aussi The World Is Mine chez Casterman dans la collection Sakka).
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