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Dereck in Japan : Jour 15 - La puissance de foi de mille et un Kannon

Posté par Dereck le 20.08.09 à 16:33 | tags : gaming et sushi

 

Un goût de poussière et de bois humide me reste en travers de la gorge. Je commence à saturer des temples, un peu comme le touriste lambda commence à saturer des châteaux alors qu'il a décidé de faire une remontée de la Loire historique. J'ai signé pour en chier, mais au bout de la douzième demeure divine croisée sur un seul trajet, la lassitude s'installe.

Pour clôre le chapitre des temples, j'ai choisi le Sanjusangen-do, dont le contenu a de quoi submerger. Si le bâtiment est assez récent, puisque construit au 12e siècle, c'est surtout par ses chiffres qu'il impressionne. Le hall principal, seule partie reconstruite au 13e siècle après un incendie, renferme mille et une statues de Kannon aux mille bras, ainsi que 28 divinités gardiennes, auxquelles s'ajoutent les Dieux du tonnerre et du vent.

Cette collection est unique au monde, par sa taille, mais également parce que c'est la seule qui comprenne le panthéon des 28 divinités gardiennes au grand complet et quasiment intactes.

Les mille et une statues bénéficient de la technique Yosegi Zukuri, ce qui a facilité la réalisation de cet énorme chantier sur presque cent ans. Mille et une, dont une grande statue d'un Senju Kannon assise en tailleur, et mille statues debout d'environ 1m60 chacune. Alignées sur 10 rangs et 50 colonnes de chaque côté de l'œuvre principale, ces autres Kannon ont été usinées à la chaîne par Tankei et ses neveux Koen et Kosei lors de la restauration du Sanjusangen-Do.

La flexibilité du Yosegi Kuzuri a permis aux sculpteurs de produite en masse les pièces détachées des mille Kannon séparément, pour accélérer le processus de fabrication jusqu'à la patine. Il faut savoir que la technique donne la possibilité de faire des statues de blocs assemblés, d'abord ajustés grossièrement pour définir la forme de l'œuvre, puis sculptés à part et finalement ré-assemblés pour la gravure des détails fins. Le bois est ensuite laqué puis recouvert de feuilles d'or.

Le chantier de Tankei n'a pas concerné que les 1001 Kannon, car la commande portait également sur les divinités gardiennes, les 28 Nijūhachi Bushū auxquels se sont ajoutés Raijin et Fujin, les dieux du tonnerre et du vent. Si la plupart des divinités ne vous disent rien, c'est probablement parce qu'elles découlent du panthéon chinois, et que seuls Raijin et Fujin, deux purs produits japonais, sont entrés dans l'imagerie populaire avec plus d'ampleur.

D'autres comme Bishamon ou Ashura sont parfois évoqués, mais plus rarement. On retiendra surtout les deux Nio, ces deux chauves musculeux crispés qui surveillent l'entrée des temples. L'un a la bouche fermée, l'autre la bouche ouverte, pour "arrêter le mal et laisser entrer la vertu". On peut les apparenter à nos Alpha et Omega de par leur symbolisme de début et de fin cosmique.

Le nom de Tankei vous parle peut-être depuis la visite du To-Ji. Il est le père de Tankei et celui de Kosho à qui l'on attribue le superbe Yakushi Nyorai. Tankei était un entrepreneur qui a, comme son père, semé des œuvres à travers toue le Japon, s'investissant dans des projets ambitieux tels celui du Sanjusangen-Do. A son palmarès, les trois rangs les plus élevés dans le corps des sculpteurs boudhistes, et une longévité record : Il avait 81 ans lorsque le Kannon central fut terminé avec l'aide de ses deux neveux. Deux ans plus tard, Tankei s'éteignait en laissant derrière lui un patrimoine culturel impressionnant.

Les japonais bouddhistes aiment à dire que lorsqu'on regarde ces mille statues, on fait face aux 33 apparences possibles de Kannon, ce qui donnerait un total de 33.033 Kannon potentiels qui nous observent. Bien que chaque statue n'ait que 21 paires de bras au lieu de mille, je vous laisse faire la multiplication pour imaginer le nombre de pièces de bois assemblées.

La galerie du Sanjusangen-Do protège ses trésors nationaux de la lumière et des photographies, autant qu'elle encourage les visiteurs à donner quelques yens aux divinités. On traverse l'allée en chaussettes, en silence, de peur de réveiller les Nio qui encadrent Kannon et ses mille clones.

Le Sanjusangen-Do n'est toutefois pas qu'un lieu de dévotion, puisque sa véranda accueille chaque année un tournoi d'archerie très réputé.

Le Tōshiya est une compétition durant laquelle des archers s'affrontent sur une cible d'un mètre de diamètre placée à 60 mètres du pas de tir. Ce sont les premières flèches qui seront tirées dans l'année, comme chaque année ou presque depuis le 12e siècle. La cérémonie d'ouverture célèbre l'entrée dans l'âge adulte, durant laquelle des jeunes femmes en kimono tirent les premières salves.

A l'origine, le tournoi était beaucoup plus intense, prenant une tournure excessive pendant la période Edo. En effet, les prix attribués dépendaient du nombre de flèches atteignant leur but, par archer, sur une durée de 24 heures. On obtenait un prix à partir de 1000 tirs réussis, et le meilleur recevait un prix supplémentaire. Le record est détenu par un certain Wasa Daihachiro qui, en 1688, planta 8.132 flèches dans la cible.

A cause de ces tournois, les poutres et piliers de l'allée ont dû être remplacés très souvent, parce qu'aucune architecture de bois ne pourrait survivre très longtemps à des centaines d'archers furieux tirant des milliers de flèches pendant 24 heures.

On pourrait presque réduire le Sanjusangen-Do à un hangar de buddhas gigantesque si l'on n'était pas étonné par la démesure de son histoire. En quittant l'enceinte du temple, je passais la main sur les cicatrices des colonnes, j'essayais d'imaginer les allées bondées durant le Tōshiya, les clameurs de la foule à chaque impact.

En venant visiter le Sanjusangen-DO, je m'attendais à voir un vieillard sénile qui rangeait ses bibelots. J'ai rencontré un enfant turbulent avec un coffre à jouets extravagant.





Commentaires

De Arthur, posté le 23.08.09 à 00:11 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Après l'eau de source, quelques "Kannon"...Santé !

De La tangente, posté le 24.08.09 à 22:17 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
Vu que j'en suis à citer des manga, L'âme du Kyudo de Hiroshi Hirata chez Delcourt présente in extenso l'épreuve historique de tir à l'arc avec ses enjeux et sa logistique.

De Flyer, posté le 28.08.09 à 11:10 Prévenir les modérateurs en cas d'abus
(^.^)

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