Billets en main, j'étais assis dans un wagon de la Tozai Line. Le train venait de dépasser la gare d'Ogikubo pour suivre les rails de la JR Line vers Mitaka, ma destination du jour. Dans la ville de Mitaka, un centre commercial bâti sur la gare, des rues commerçantes peu dynamiques et un patchwork d'immeubles moches accueillent le voyageur. Rien d'intéressant dans le coin si ce n'est le musée Ghibli, le studio d'animation d'Hayao Miyazaki.
Une navette dépose les visiteurs à un kilomètre, devant les portes d'un bâtiment aux formes organiques, entouré de verdure. Depuis le temps qu'on me parlait de ce foutu musée, j'avais cédé et j'avais acheté mon billet dans un Lawson quinze jours auparavant, dans le but de visiter un haut lieu de l'animation japonaise.
En descendant les premières marches de l'entrée, je m'attendais à tout, sauf à entrer dans une sorte d'attraction Disneyland assiégée par des enfants gueulards. Que ce soit dit, nos enfants sont des chiards insolents, les rejetons japonais sont aussi détestables. La démographie vacillante de l'archipel a poussé leurs parents à en faire des rois-sauveurs, et ils ne se gênent pas pour se comporter en sales pestes égoïstes. En période de vacances scolaires, même en pleine semaine, c'est la cohabitation forcée avec une armée de 12 mille petits singes.
Parce qu'en dehors de sa population, le musée Ghibli est agréable à explorer, et l'on peut en percevoir l'énorme potentiel. Sa muséologie, protégée par une interdiction stricte envers les photographies, est à la fois audacieuse et très décevante.
Le musée se sépare entre plusieurs types d'installations dont les sculptures, les documents de production, les courts pédagogiques et les bornes interactives.
Les sculptures sont soit mécaniques et animées comme des horloges ou des automates complexes issus de l'imagination de Miyazaki, soit des incarnations en résine taille réelle de personnages. Les documents de productions sont tirés des archives, et comprennent des storyboards, des décors peints, des phases d'animation ainsi que des celluloids.
Des castelets disposés à côté des documents diffusent des explications très détaillées des effets visuels employés par le studio pour mêler animation classique et ordinateur, on croirait presque lire un tutoriel. Enfin, les bornes interactives permettent de faire défiler des flipbooks ou de tester les caméras de mise au point pour mieux comprendre les techniques d'animation.
Ces différents éléments forment un ensemble hétérogène qui tente de tenir entre les quelques murs du musée, dans des pièces agencées en fonction de l'espace disponible. Les concepteurs ont également reconstitué des bureaux et des bibliothèques pour laisser les visiteurs observer le plan de travail et les inspirations de Miyazaki.
Ces salles sont surchargées, visuellement bordéliques, avec tellement d'information et de détails à dénicher qu'on aimerait rester plus longtemps que les deux heures tolérées. On aimerait aussi pouvoir mettre une corde à linge aux lardons qui nous bousculent sans rien regarder, et aux couples d'ados qui nous poussent pour s'entasser dans le magasin de souvenirs.
L'aspect du musée et le contenu de ses collections dépend également du dernier long-métrage sorti. Ponyo sur la falaise était ainsi exposé sur plusieurs salles, et s'exprimait sur les vitraux de la rotonde.
Considéré comme le plus abouti et complexe techniquement des films de Miyazaki, les salles sur Ponyo nous abreuvent de nombreux secrets de fabrication qu'on n'aurait jamais deviné autrement.
Cette masse d'informations manque toutefois de traduction. Même si les images parlent d'elles-mêmes, les rares cartouches et textes explicatifs sont exclusivement en japonais, le guide fourni aux visiteurs se résumant à un plan superficiel.
Cette attitude nippo-centrée et le manque de repères contraste avec la somme de contenu et la qualité des installations. La première salle, à elle seule, est un hommage virtuose au concept d'animation et cultive l'illusion de la persistance rétinienne avec un ludisme admirable.
Enfermé, séquestré dans une boîte aux parois de résine kitsch, le musée Ghibli est un trésor culturel pour ceux que l'animation au sens large intéresse. Il vit sur un équilibre précaire entre limpidité des contenus exposés, et muséologie fourre-tout qui survole des pans entiers du patrimoine Miyazaki.
En faisant abstraction de son public, le musée Ghibli est une expérience très vivante, quoique trop foisonnante par moments, qui mériterait des locaux plus vastes pour mieux s'exprimer.
Toutefois, si la passion de Miyazaki n'est pas très communicante, elle n'en demeure pas moins communicative.
Les deux heures qu'on m'avait accordées arrivant à terme, je rentre à pieds vers la station de Mitaka. Pas de nekobus pour ceux qui n'ont pas fait la paix avec leur âme d'enfant.
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