Le Token Hakubutsukan est un de ces musées privés qui laissent la désagréable impression de s'être fait racketter à l'entrée. Le bâtiment du NBTHK, le Nippon Bijutsu Token Hozon Kyokai, est comme son nom ne l'indique pas forcément, le fonds historique et culturel de l'association pour la préservation des épées japonaises.
Si les quatre étages peuvent faire croire à une collection formidable d'armes anciennes, on est un peu déçu de constater que seule une grande pièce du premier étage sert de musée.
Le musée de l'épée japonaise regroupe une cinquantaine de lames, dont quatre dans leur fourreau, dans un état de conservation étonnant. D'autres accessoires de sabres, comme les ornements de manche, les gardes et les étuis de lame auxiliaire se trouvent dans des vitrines à part, pour montrer avant tout le talent des graveurs de l'archipel.
Dans une volonté de couvrir une chronologie large, on peut aussi voir des pièces contemporaines exposées. Elles sont globalement décevantes par rapport aux pièces anciennes, souvent moins inspirées et les innovations formelles qu'elles tentent d'imposer ne font que diluer le raffinement des œuvres passées.
Pour celui qui n'a aucune notion en sabre japonais, l'exposition est complètement obscure. Les cartouches en anglais posés à côté des lames ne comportent que le nom, l'époque, la région et l'année de fabrication. Aucune biographie du forgeron, ni de commentaire sur ce qui en fait un trésor national ou un travail exceptionnel. La muséo est nulle, même pour un japonais, puisque les textes en version originale ne sont pas plus nombreux ni plus épais que ceux destinés aux visiteurs étrangers.
Il faut alors se reposer sur la documentation fournie à l'entrée, qui explique, en détail les particularités physiques des métaux et des types de trempe, ainsi que les styles de finition. Une seconde documentation traite de l'entretien des sabres de collection.
Concrètement, la partie la plus pédagogique doit se concentrer au rez-de-chaussée, où une frise chronologique et des montages photo au-dessus d'objets sous clef nous expliquent le processus de fonte du Tamahagane, le métal à deux densités servant de base aux sabres.
On ne s'adresse pas ici au profane, mais au spécialiste, ou tout du moins au curieux, qui vient voir de son plein gré un alignement de bouts de métal dans une salle mal éclairée qui pue le renfermé.
Le prix de la visite, 500 Yens, est aussi consternante que la mise en valeur des pièces en vitrine. Le tarif doit probablement se justifier par la présence de deux gardiens assis chacun à un bout de la salle pour veiller à ce qu'on ne reparte pas avec un Muramasa sous le bras.
La déception est d'autant plus rude qu'on lutte pour trouver le Token Hakubutsukan, planqué en embuscade dans le quartier résidentiel de Yoyogi, au sud-est de la station de Shinjuku. On ne peut pas non plus prendre de photos dans le musée, ce qui réduit encore mes chances de vous encourager malgré tout à le visiter.
Au lieu de vous vanter les qualités des lames montrées au public, je vais plutôt vous parler d'une profession très spécialisée qui revêt une importance capitale dans la vie d'un sabre. On connait les graveurs de netsuke et de kashira, les décorations de manche et les pommeaux des sabres. On sait aussi qu'il existe des artisans-polisseurs qui assurent la finition de la lame après le travail du forgeron.
Ce qu'on sait moins, c'est qu'il existait des testeurs de sabres professionnels dont la tâche était d'estimer la résistance d'une lame une fois qu'elle est considérée comme terminée.
La profession date environ du 16e siècle, et les testeurs notaient leurs observations après des coupes effectuées sur des bambous, de la cornes, des plaques de fer d'épaisseurs varies et même des morceaux d'armure. Le test le plus difficile étant de fendre un casque, le Kabuto, en un seul coup.
Le métier des testeurs de sabre demandait une technique parfaite à l'épée, ce qui explique qu'on l'assimile assez souvent au Batto-Do, qui est en soi l'art de la coupe, un complément régulier du Iaido.
La technique liée à la profession porte un nom, le Tameshi-Giri, qui signifie littéralement "test de coupe". Elle est également dotée d'une réputation macabre, car l'histoire comporte de nombreux cas de tests sur des animaux et des corps humains.
Suivant la situation, certains forgerons exigeaient qu'une coupe soit effectuée sur un cadavre ou même une pile de cadavres, pour savoir combien d'ennemis la lame pourrait traverser d'un seul coup. On indiquait ensuite par un trait de lime le nombre de corps tranchés sur le Nakago, la base de la lame qui serait ensuite enchâssée dans un manche.
Les crimes étaient par ailleurs punis à l'époque par des mutilations, classées par ordre décroissant de difficulté en 18 échelons. Elles allaient d'un poignet sectionné au célèbre Rio-Kuruma, qui se traduisait par une coupe à travers les parties les plus épaisses du bassin pour sectionner le corps en deux. Cette pratique, abandonnée à l'ère Meiji, faisait partie intégrante du système de justice japonais.
L'importance du Tameshi-Giri le rendait très codifié, ne laissant que des testeurs expérimentés et licenciés effectuer leurs coupes dans des lieux déterminés par les notables responsables. A l'issue des sessions, le nom et les résultats du testeur étaient gravés sur le Nakago de la lame pour en attester la qualité.
A cause des faux en circulation, les historiens ont dû compiler les données provenant des sabres et les registres officiels pour trier les trésors nationaux des impostures.
De nos jours, le Tameshi-Giri n'est plus effectué que sur des bottes de paille de riz dans lesquelles sont parfois glissées des bambous pour simuler la structure osseuse d'un corps humain. Les testeurs ont disparu avec la mutation de l'artisanat du sabre, et il ne subsiste plus aujourd'hui que l'art du Tameshi-Giri en tant que maîtrise de la coupe spectaculaire.
Obata Toshishiro Kaiso est par exemple le dernier maître qui a réussi à fendre un casque d'armure traditionnelle sur une profondeur de 13 centimètres, sans briser son sabre. La précédente tentative réussie remonte à 1986, soit cent ans après une démonstration faite devant l'Empereur Meiji qui nécessita un sabre lourd, un Dotanuki pour entamer le Kabuto.
Le plus récemment médiatisé des spécialistes en Tameshi-Giri est Isao Machii, détenteur de deux records mondiaux dans sa discipline. Il s'est imposé dans le SenbonGiri, une épreuve qui consiste à trancher 1000 cibles de paille de riz le plus vite possible, en 36 minutes. Son autre prouesse a été d'effectuer 7 coupes dans une cible avant qu'elle ne se morcelle.
Les crash-testeurs du Japon médiéval sont devenus des bêtes curieuses qui relèvent les défis les plus absurdes devant les téléspectateurs pour prouver que leur art est encore vivant.
Les lames entreposées dans le Token Kakubutsukan sont quant à elles les vestiges d'un Japon orgueilleux, qui ne réalise pas à quel point sa fierté est devenue folklorique. Sous les dorures, on entraperçoit l'âge d'or du sabre japonais. Ce qu'on contemple derrière les vitrines, c'est la beauté de l'obsolescence.
De Cricrilekiller, posté le 29.09.09 à 20:56
Génial le coup du sabre qui coupe l'oeuf net ^^

De Aeternam-Nivis, posté le 30.09.09 à 21:01 
Ce qui est (du) passé serait donc obsolète...les katanas et, à priori le bushido (le passé du japon en gros) est ce sur quoi repose, ou en tout cas est un des piliers de la culture Japonaise, je ne vois en rien le désuet de ces épées, ni même de la symbolique qui y est liée...à mon humble avis, que n'est que le mien.
Ce n'est que le point de vue qui rend une chose désuete ou pas.